DUR LENDEMAIN DE VEILLE POUR L’INDUSTRIE DE LA MICROBRASSERIE

Les microbrasseries du Québec boivent la coupe jusqu’à la lie. Déjà affaiblies par la pandémie, elles doivent maintenant survivre à un contexte économique ardu qui fait exploser leurs coûts et qui tient les buveurs et les buveuses à la gorge. La déroute de Transbroue, une entreprise poursuivie par plusieurs microbrasseries pour factures impayées, s’ajoute encore à ces déboires.

Les consignes sanitaires, en temps de COVID-19, ont bousculé le marché de la bière, en forçant bars et restaurants à fermer. Depuis, l’industrie n’a jamais repris sa vitesse de croisière, ballottée par une inflation qui fait mal. 

« Nous faisons face à des hausses de 20 % du prix de nos intrants depuis la pandémie, explique Anne-Marie Lachance, fondatrice d’À l’abri de la tempête, seule microbrasserie des îles de la Madeleine. Nous avons aussi rajusté les salaires de notre main-d’oeuvre : tout ça a explosé en même temps, en deux ans. »

C’est une période, dit-elle au Devoir, « extrêmement anxiogène » pour les microbrasseries québécoises. Un avis partagé par Marie-Eve Myrand, directrice générale de l’Association des microbrasseries du Québec, qui tient son congrès annuel cette semaine à Québec.

« Vivement que nous traversions ces turbulences économiques qui affectent tout le monde, explique-t-elle. Les gens ont moins d’argent pour les dépenses discrétionnaires. Est-ce qu’il y a un écrémage naturel qui va se faire ? Est-ce qu’il y a certaines microbrasseries qui, pour toutes sortes de raisons de gestion, de choix personnel, d’enjeux de milieu, vont fermer leurs portes ? Probablement. »

Le monde de la microbrasserie québécoise a connu « une croissance exponentielle » au cours de la dernière décennie, rappelle Marie-Eve Myrand. Aujourd’hui, l’industrie diminue son rythme de croisière.

« Cette croissance-là était vraiment extraordinaire. Là, nous revenons un peu plus près d’une normalité », explique-t-elle. L’association comptait 333 microbrasseries au Québec, avec 18 ouvertures dénombrées au cours de la dernière année, contrairement à des pointes de « 30, 35 » lors de l’époque dorée.

Faillite et difficultés

Pour certaines, toutefois, ces difficultés représentent déjà la goutte qui fait déborder la pinte. « C’est avec le coeur bien lourd que nous devons vous annoncer que cette crise a eu raison de nous, écrivait, vendredi, MaBrasserie, la plus ancienne coopérative brassicole de Montréal. La hausse du coût du loyer, qui est passée du simple au double, l’augmentation des prix fixes, la flambée des prix des matières premières, la conjoncture du marché et le remplacement nécessaire de certains équipements sont tous des facteurs qui ont mené à la faillite. »

D’autres pourraient suivre, notamment en raison des importantes sommes que le distributeur Transbroue, propriété de Groupe Triani, n’aurait pas encore acquittées auprès d’une dizaine de microbrasseries. L’entreprise doit quelque 635 000 $ à six d’entre elles, dont 141 000 $ à la microbrasserie madelinienne, selon une poursuite déposée en août. 

À l’abri de la tempête a décidé de couper tout lien d’affaires avec Transbroue en juin dernier. « J’ai arrêté d’envoyer de la marchandise dans le courant du mois de mai pour voir si elle allait payer, souligne Anne-Marie Lachance. Je voyais que rien n’entrait. En plus, les communications étaient extrêmement difficiles. C’était très arrogant, je n’ai pas d’autres mots. Nous nous faisions vraiment traiter comme des moins que rien. »

En 2017, la Caisse de dépôt et placement a investi 2,5 millions de dollars dans Transbroue. À cette époque, l’entreprise n’appartenait pas encore à Groupe Triani et à son couple propriétaire, Tristan Bourgeois Cousineau et Joannie Couture. 

« Transbroue existe depuis longtemps, mais la débandade a vraiment commencé quand Triani l’a achetée, en août 2022, raconte Anne-Marie Lachance. Nous avons été les premiers à sortir de là, nous voyions bien que nous nous faisions niaiser. » À l’abri de la tempête n’est pas seule à avoir eu maille à partir avec Groupe Triani : l’entreprise se trouve présentement au cœur d’une vingtaine de recours en justice. 

« Il manque 140 000 $ dans mon compte en banque pour assurer mon roulement, tout simplement, calcule Anne-Marie Lachance. Tu sais, nous sommes une entreprise de 17 employés permanents. Il y a 17 familles qui dépendent de ça à l’année et 35, au total, si l’on compte les travailleurs saisonniers. Dans un milieu comme le nôtre, c’est un employeur quand même important. »

Ce « trou direct » dans les liquidités de microbrasseries comme À l’abri de la tempête compromet l’avenir de certaines d’entre elles. « Il y en a qui jongle avec “est-ce que ça va être une faillite ou pas”, indique Anne-Marie Lachance. Nous sommes rendus à la fin de nos tiroirs. »

Un rapport d’audit commandé par Transbroue

Joannie Couture a indiqué au Devoir, lundi, avoir mandaté une firme comptable pour faire l’état des lieux et aider Transbroue à déterminer la suite. « Nous devons recevoir le rapport d’audit vendredi », a précisé la vice-présidente et directrice générale de Groupe Triani. 

« Nous n’avons jamais nié devoir des sommes aux microbrasseries. Nous allons leur revenir avec une proposition incessamment, quand nous aurons le rapport en main. »

Groupe Triani maintient que certains arriérés avancés sur la place publique se révèlent erronés et ajoute que ce sont les anciens propriétaires qui ont contracté ces dettes. « Ce sont des montants qui ne tiennent pas compte des frais de distribution, des frais de vente ni des frais de représentation de Transbroue. Nous devons des montants aux brasseries, mais les brasseries aussi nous en doivent pour les services rendus. »

Elle estime aussi que l’entreprise n’a jamais manqué de politesse envers les microbrasseries. « Les gens sont à bout de patience des deux côtés, mais je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir traité une microbrasserie avec irrespect ou arrogance. »

Dans un communiqué diffusé vendredi, Groupe Triani annonce que Transbroue cessera « toute activité de vente et représentation » pour « se concentrer uniquement sur la distribution ».

L’entreprise précise que le ralentissement économique n’a pas épargné Transbroue et que ses ventes ont rapetissé de 40 % en l’espace de deux ans. Le communiqué spécifie que Transbroue, propriété de Joannie Couture et de Tristan Bourgeois Cousineau, doit trois millions de dollars à Groupe Triani, également possédé par le couple.

La proposition financière que l’entreprise entend soumettre aux microbrasseries prévoit-elle de les mettre en haut de la liste et de rembourser Groupe Triani en dernier ? « Ça fait partie des scénarios », conclut la vice-présidente.

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