GRAND PROJET éOLIEN : à MASHTEUIATSH, DES CONSULTATIONS à PRéVOIR, DES DéFIS à SURMONTER

Un peu moins d'une semaine après l'annonce en grande pompe d'une entente-cadre sur le développement de l'immense potentiel éolien d'une zone de 5000 kilomètres carrés située à l'ouest du lac Saint-Jean, le chef de Mashteuiatsh, Gilbert Dominique, prévient que « rien ne sera fait sans acceptabilité sociale ». C'est sans compter les évaluations environnementales et le financement, deux dossiers où tout est à faire.

On a eu une brève discussion avec les Katipelitaka [gardiens de territoire] avant la signature de l'entente-cadre, mais, avant d'annoncer un projet concret, on devra faire des consultations en bonne et due forme qui auront lieu à partir du mois d'août, explique le chef Dominique, en entrevue avec Espaces autochtones.

En effet, l'ampleur potentielle du développement soulève plusieurs questionnements, notamment de nature environnementale, mais aussi financière et politique.

À ce stade-ci, c'est clair que la plus grande question est celle de l'acceptabilité sociale. Il y a des inquiétudes chez les Katipelitaka ainsi que dans la population en général et c'est tout à fait normal. Ce sera à nous de proposer des projets qui ont du sens et qui les impliquent directement, s'ils le désirent, indique Gilbert Dominique.

Plus acceptable que des barrages?

Depuis les années 1980, la rivière Ashuapmushuan, qui traverse le Nitassinan de Mashteuiatsh avant de se jeter dans le lac Saint-Jean à la hauteur de Saint-Félicien, a fait l'objet de multiples études en raison de son potentiel hydroélectrique.

Depuis longtemps, ce dossier est clos. On a consulté la communauté et, collectivement, on sait qu'on est fermés à un barrage sur l'Ashuapmushuan parce que c'est une rivière qui est extrêmement importante pour nous, explique le chef.

Selon lui, d'autres sources d'énergie, notamment l'éolien, risquent d'être plus acceptables. Et ce, même s'il est vrai que la construction d'éoliennes a un impact environnemental.

Plus question d'être à la remorque des grandes entreprises, soutient-il. D'ailleurs, il y a deux ans, Hydro-Québec avait fait un appel d'offres pour l'exploitation du potentiel éolien de la zone par des entreprises privées. Ce à quoi s'était férocement opposée la communauté.

On n'avait pas réussi à faire annuler l'appel d'offres, mais on avait clairement indiqué aux entreprises intéressées qu'il n'y aurait pas d'acceptabilité sociale de notre côté si on n'était pas partie prenante du projet et, au final, il n'y a eu aucune soumission, malgré l'immense potentiel de la zone, relate le chef.

Être au-devant devrait également permettre à la communauté d'éviter, dans la mesure du possible, que certaines familles voient leur territoire familial être déplacé, comme ç'a été le cas au début des années 2000 lors de la construction du barrage Péribonka IV, à l'est du lac Saint-Jean.

On fera notre possible pour qu'aucune famille ne soit déplacée, ce qui est certainement plus facile pour un projet éolien que pour un barrage, explique Gilbert Dominique.

Une structure de consultation interne à établir

Du propre aveu du chef des Pekuakamiulnuatsh [les Ilnus de Mashteuiatsh, NDLR], il n'existait pas, au moment de signer l'entente-cadre, de structure de consultation des Katipelitaka. Aller à leur rencontre est pourtant une étape essentielle pour la suite des choses.

Auparavant, c'était plutôt des négociations à la pièce, parce qu'il n'y a jamais eu de projets qui concernent autant de territoires familiaux. Ici, on parle de 15 à 20 familles, alors il faut voir comment on tient équitablement compte des intérêts de tous, explique-t-il.

Comme les grands projets énergétiques sont dans l'air du temps, un projet pour que la communauté se dote d'une structure de consultation interne était déjà en train d'être élaboré au conseil de bande. Un bon timing, soutient M. Dominique.

Présentement, le projet est loin d'emballer tout le monde. Selon le chef Dominique, certains Katipelitaka avaient déjà des projets, notamment de nature touristique, sur le territoire, des ambitions difficilement réconciliables avec la présence d'un immense parc éolien.

Ce sont des observations tout à fait légitimes de leur part, qui ont été soulevées dans notre rencontre préliminaire. Il faudra voir maintenant ce qu'on peut faire pour arriver à des projets satisfaisants. Ce qui joue en notre faveur, c'est que les possibilités sont tellement grandes que nous pouvons être très ouverts aux idées qui pourraient venir directement des familles.

Beaucoup d'argent à trouver

Selon l'entente, les investissements, mais aussi les retombées, seront partagés entre Hydro-Québec (50 %), Mashteuiatsh (9,75 %), la MRC du Domaine-du-Roy (9,75 %) et Wemotaci (5,5 %). Si le potentiel en venait à être exploité entièrement, les investissements totaux s'éléveraient à 9 milliards de dollars.

Ce sont des montants potentiels énormes [un peu moins de 900 millions de dollars que devrait investir Mashteuiatsh, NDLR], et il faudra voir comment on s'y prend. Peut-être que, du côté de la Nation innue, d'autres communautés pourraient vouloir être actionnaires, donne en exemple Gilbert Dominique.

Il indique notamment que des discussions, officieuses pour l’instant, sont en cours entre différentes communautés.

En général, les Premières Nations ne sont pas à tout prix contre le développement du territoire. Cependant, il faut s’assurer que ça se fait dans le respect de nos valeurs, de nos cultures. Et certaines portions du territoire sont, pour nous, intouchables, explique le chef.

Un moindre mal?

Bien que la communauté se soit entendue sur les bases d’un partenariat et d’une collaboration étroite avec Hydro-Québec, une société d’État, le chef Dominique ne passe pas par quatre chemins : les relations avec Québec et les négociations en vue de la signature du traité Petapan vont mal.

Avec les entreprises de la région et avec Hydro-Québec, ça va assez bien. On se rend compte qu’il est beaucoup plus facile de négocier avec des entreprises qu’avec le gouvernement, indique le chef Dominique.

Dans les dernières années, la communauté a négocié et s'est entendue sur les termes d'ententes sur les répercussions et les avantages (ERA) avec les deux plus grandes entreprises de la région, Rio Tinto Alcan et Produits forestiers Résolu. Cependant, ces ententes restent conditionnelles à la signature du traité Petapan.

On a évalué la possibilité de faire la même chose avec cette entente pour les projets éoliens, mais on a fait le calcul que Québec ne tenait pas à ce qu'on s'entende avec Hydro-Québec. On croit même que la province aurait préféré qu'Hydro-Québec mène seule le projet pour qu'elle ait les coudées franches, analyse le chef Dominique.

Les ministres Ian Lafrenière et Pierre Fitzgibbon, responsables respectivement des Relations avec les Premières Nations et de l'Économie, ont cependant salué l'entente-cadre au moment de son dévoilement la semaine dernière. Nous sommes fiers de collaborer avec les Premières Nations et Hydro-Québec pour prendre en main le développement de notre potentiel éolien afin de générer d’importantes retombées pour nos communautés, a notamment indiqué Ian Lafrenière par voie de communiqué.

Selon lui, la communauté n'est pas dans une position de force dans les négociations. Et ce, malgré la reconnaissance de ses droits par l'article 35 de la Constitution canadienne.

Notre force, elle est surtout visible sur le plan juridique, où l'on gagne nos batailles. Il y a une raison à ça, c'est que nous avons des droits inhérents. J'imagine qu'un gouvernement va allumer à un moment, indique-t-il.

Même s'il croit avoir, avec cette entente avec Hydro-Québec, tiré le meilleur parti de la situation, Gilbert Dominique croit toujours que seul un traité permettra de s'entendre efficacement et harmonieusement avec les différents acteurs de la région, à long terme.

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